L’Amour éclos dans le silence
Chapitre 2
La Nuit, le Silence et Elle
Au cœur de Bombay, la salle de réception d’un grand hôtel étincelait sous les lustres de cristal. Leurs reflets dorés glissaient sur le marbre poli, tandis qu’un groupe de jazz jouait à mi-voix. Le tintement des verres se mêlait aux rires affectés des invités et aux effluves de parfums hors de prix. Tout brillait, mais, pour Ashwin, cet univers avait quelque chose de profondément artificiel.
Il se tenait au milieu des convives, impeccable dans son costume noir sur mesure. Autour de lui, les conversations ressemblaient à une représentation dont il connaissait déjà chaque réplique. Les compliments s’adressaient moins à l’homme qu’au pouvoir attaché à son nom.
— Monsieur Siva, la prochaine proposition d’investissement est prête à vous être présentée.
— Votre seule présence impose le respect, monsieur.
— Vous êtes une source d’inspiration pour nous tous.
Ashwin répondait d’un signe de tête et d’un sourire poli, devenu presque machinal. Derrière son calme apparent, il retrouvait pourtant le même vide. Il cherchait un peu de sincérité dans ces regards admiratifs et n’y voyait guère que de l’intérêt.
C’est alors qu’il l’aperçut, à l’écart de la foule. Elle ne portait ni robe étincelante ni maquillage appuyé, et ne tenait aucune flûte de champagne. Vêtue d’un simple kurti bleu pâle, élégant sans ostentation, elle avait à la main un verre d’eau. Pourtant, sa présence attirait son regard plus sûrement que tout le faste de la soirée.
Elle s’appelait Yamini.
Depuis qu’il l’avait remarquée, Ashwin ne cessait de la regarder. Elle semblait n’éprouver aucun besoin d’impressionner qui que ce soit. Son sourire avait une spontanéité désarmante, et il se surprenait à attendre de le voir réapparaître.
Elle… elle n’a pas sa place au milieu de cette foule, songea-t-il.
Un éclat de rire bruyant interrompit le murmure des conversations. Raghav traversait la salle. Héritier d’une immense fortune, arrogant et visiblement ivre, il avançait avec l’assurance d’un homme habitué à obtenir tout ce qu’il désirait.
Il s’approcha de Yamini et se pencha vers elle.
— Hé, ma jolie… Laisse-moi t’offrir un verre.
Yamini secoua poliment la tête.
— Merci, mais je ne bois pas d’alcool.
Le sourire de Raghav s’effaça. Peu habitué à essuyer un refus, il tendit la main et lui saisit le poignet. Yamini réagit aussitôt. De sa main libre, elle le gifla. Le claquement sec coupa court aux conversations.
Autour d’eux, les invités se retournèrent, certains gardant leur verre levé. Les musiciens s’interrompirent. Yamini ne recula pas. Dans ses yeux, il n’y avait aucune panique, seulement de la colère et la ferme volonté de ne pas se laisser intimider.
— Vous ne savez donc pas ce que signifie le respect ?
La fermeté de sa voix frappa Ashwin. Elle soutenait le regard de Raghav sans baisser les yeux. Dans cette salle où tant de gens s’empressaient de flatter les puissants, son courage le toucha avec une force inattendue.
Tant de gens ici ont peur de lui déplaire. Pas elle.
Humilié et furieux, Raghav leva la main pour la frapper. Avant qu’il puisse achever son geste, Ashwin s’interposa et lui saisit fermement le bras.

— Ça suffit.
Ces deux mots résonnèrent dans le silence. Le visage d’Ashwin s’était durci. Il fixait Raghav sans ciller.
— Un homme incapable de respecter une femme ne vaut rien, quelle que soit sa fortune.
Puis Ashwin le frappa à la mâchoire. Raghav s’effondra sur le marbre. Les agents de sécurité accoururent tandis que des murmures stupéfaits parcouraient l’assemblée.
Au milieu de la confusion, Yamini tourna les yeux vers Ashwin. Il ne lut dans son expression ni calcul ni admiration intéressée pour sa richesse. Il y trouva une gratitude simple et sincère. Pendant un instant, le bruit autour de lui sembla s’éloigner. Il éprouva un sentiment qui lui manquait depuis longtemps : la paix.
La réception s’acheva dans un brouhaha assourdi, chacun commentant à voix basse ce qui venait de se passer. Yamini quitta les lieux, un dossier serré contre sa poitrine. Elle marchait d’un pas calme, sans hâte. Ashwin resta à distance et la suivit des yeux jusqu’à ce qu’elle disparaisse.
Quand elle m’a regardé, songea-t-il, ce n’était ni mon costume ni mon statut qu’elle voyait. C’était moi.
Cette nuit-là encore, Ashwin ne parvint pas à trouver le sommeil. Mais lorsqu’il fermait les yeux, le vide familier n’était plus là. Il revoyait un sourire spontané, un regard sans artifice. Il entendait une voix ferme.
Un seul visage occupait ses pensées.
Celui de Yamini.
