L’Amour éclos dans le silence
Chapitre 4
Une fragile intimité — Les mots retenus
Le crépuscule descendait doucement sur Bombay. En haut de la tour de bureaux, les dernières lueurs du soleil teintaient l’horizon d’or et d’ambre. Installée sur la terrasse devant plusieurs dossiers ouverts, Yamini poursuivait son travail tandis que les bruits de la ville s’atténuaient en contrebas.

Elle était là depuis un moment. Ses doigts passaient régulièrement d’une feuille à l’autre, s’arrêtant parfois pour prendre une note. À l’écart de l’agitation des bureaux, elle pouvait enfin se concentrer sur sa tâche.
Une tasse de café fut déposée avec précaution près de ses documents. Yamini leva les yeux. Ashwin se tenait devant elle. Il paraissait moins sûr de lui qu’à l’ordinaire, mais son regard était chaleureux.
— C’est… pour moi ? demanda-t-elle.
Un léger sourire éclaira son visage.
— Oui. Quand on travaille du matin au soir, j’imagine qu’on apprécie de boire autre chose que de l’eau.
Yamini regarda la tasse fumante, puis releva les yeux vers lui.
— Merci.
Cette petite attention la toucha plus qu’elle ne l’aurait cru. Elle baissa les yeux vers le café, consciente d’un sourire qu’elle ne parvenait pas tout à fait à retenir.
Pendant un moment, ils ne dirent rien. Elle reprit la lecture de ses dossiers ; il resta près d’elle. Le silence avait quelque chose d’apaisant. Une brise ramena une mèche sur la joue de Yamini. Sans lever la tête, elle la glissa derrière son oreille. Ashwin se surprit à suivre son geste, puis détourna les yeux vers le ciel qui s’assombrissait.
« Elle ne se doute pas à quel point je fais attention à elle », songea-t-il.
Au bout d’un instant, Yamini posa son stylo.
— L’autre soir… à la réception… si vous n’étiez pas intervenu…
Sa voix s’éteignit avant qu’elle ait pu terminer. Ashwin se tourna vers elle.
— J’ai seulement fait ce qui me semblait juste, répondit-il doucement.
Elle secoua la tête.
— Beaucoup de gens savent ce qu’ils devraient faire. Mais il faut du courage pour passer à l’acte.
Ashwin avait souvent reçu des compliments. Ceux-là le touchaient autrement. Yamini lui parlait d’un geste qui avait compté pour elle. Elle ne cherchait ni à obtenir une faveur ni à lui plaire. Il ne trouva pas la réponse aisée qu’il aurait offerte à quelqu’un d’autre.
Yamini prit sa tasse entre ses mains. La chaleur du café lui réchauffait les paumes, mais ses pensées étaient déjà reparties vers la maison. Des factures l’attendaient, des médicaments restaient à acheter. Elle ne pouvait jamais oublier longtemps les besoins des siens.
« C’est un homme bon, se dit-elle. Mais qu’est-ce que je suis en train d’espérer ? Avec tout ce que ma famille attend de moi, y a-t-il une place pour l’amour dans ma vie ? »
Cette question la troubla. Elle but une petite gorgée avant de revenir à ses dossiers. Ashwin ne remarqua pas l’incertitude qui avait traversé son visage. Il pensait encore aux paroles qu’elle venait de lui adresser.
Le lendemain, à l’heure du déjeuner, Yamini était assise à une table dans un coin de la cantine. Un vieux carnet était ouvert devant elle. Elle y notait le prix des médicaments de sa mère, les frais de scolarité de son frère, le loyer et les courses du mois, vérifiant chaque montant avant de passer au suivant.
Elle additionna les chiffres, s’arrêta, puis recommença. Derrière chaque dépense, il y avait quelqu’un qui comptait sur elle. Même pendant sa pause, une autre responsabilité réclamait son attention.
Un peu plus loin, Ashwin l’aperçut penchée sur son carnet. En passant près de sa table, il entrevit la liste. Il commença à comprendre tout ce qui occupait ses pensées au-delà du travail qu’il la voyait accomplir chaque jour.
Il ne l’interrompit pas. Il s’éloigna, gardant en mémoire son expression concentrée.
« Je prends des décisions sur des sommes capables de transformer une entreprise, pensa-t-il. Elle doit faire vivre toute une famille avec son salaire. »
Jusqu’alors, il avait surtout été sensible à sa bonté et au courage avec lequel elle s’exprimait. Son admiration prenait maintenant une autre profondeur. Il voulait connaître cette vie qu’elle apportait avec elle au bureau chaque matin, comprendre les efforts qu’elle faisait pour continuer sans se plaindre.
Ce qu’il éprouvait ne se limitait plus au plaisir de la voir. Un profond respect s’y mêlait désormais.
Quelques jours plus tard, ils se retrouvèrent seuls dans l’ascenseur. Les portes se refermèrent. Yamini se tenait à côté de lui, un dossier serré contre elle. Ashwin regardait défiler les numéros des étages en cherchant quelque chose à dire.
Il leur était arrivé de parler sans difficulté. Pourtant, maintenant qu’ils étaient seuls, même une simple question lui semblait délicate. Il sentait sa présence tout près et savait qu’il ne restait que quelques secondes avant l’ouverture des portes.
— Yamini…
Elle se tourna vers lui.
— Oui ?
Leurs regards se croisèrent. Les mots qu’il avait cru trouver lui échappèrent. Il ne pouvait pas encore lui dire ce qu’il ressentait ; lui-même peinait à le formuler.
Il hésita tandis que la cabine poursuivait sa descente. Yamini attendit un instant, puis baissa les yeux. Ils ne dirent plus rien avant que les portes s’ouvrent.
Ce soir-là, pendant son long trajet de retour, Yamini repensa à la façon dont il avait prononcé son prénom. Elle revoyait le café sur la terrasse, son sourire discret et ces mots restés en suspens dans l’ascenseur. Elle tenta de se concentrer sur les tâches qui l’attendaient à la maison, mais le souvenir revenait.
« Pourquoi son visage me revient-il sans cesse à l’esprit ? » se demanda-t-elle.
À la même heure, Ashwin se tenait sur son balcon, face aux lumières de la ville. Il avait déjà repensé plusieurs fois à leur échange dans l’ascenseur, bien qu’ils n’aient presque rien dit.
« Pourquoi est-ce toujours à elle que je pense ? »
Chacun avait retrouvé sa vie ce soir-là, ignorant la question que se posait l’autre. Ils ne s’étaient rien avoué. Pourtant, les quelques instants passés ensemble commençaient à les accompagner bien après leur séparation.
